Agir collectivement pour mettre fin à la traite des êtres humains, Débat thématique de l'Assemblée générale des Nations Unies

Date Publish: 
Mardi, May 12, 2009 - 16:00
Speaker: 
Mrs. Ndioro Ndiaye, former Deputy Director General, International Organization for Migration
Location: 

M. le Président, vos Excellences, Mesdames et Messieurs les
Délégués, Mesdames et Messieurs,

L'Organisation internationale pour les migrations est
très honorée de pouvoir s'exprimer devant ce groupe
de réflexion intitulé Etat des lieux : position des
Nations Unies sur la traite des êtres humains et souhaite
adresser ses remerciements aux Gouvernements du Royaume de
Bahreïn, à la République du Bélarus,
à la République arabe d'Egypte, au Nicaragua et
à la république des Philippines pour avoir
organisé cet important débat thématique.

Je voudrais dire d'emblée que l'OIM est la seule
organisation représentée dans cette assemblée
qui ne soit pas une institution des Nations Unies, ce qui je pense
nous autorise à envisager cet état des lieux sous un
angle particulier. Bien entendu, l'OIM coopère
étroitement avec toutes les agences des Nations Unies ici
présentes, aux niveaux tant politique
qu'opérationnel, et je sais que je parle aussi au nom de mes
collègues lorsque je souligne l'importance cruciale de cette
coopération.

Approche de l'OIM

Comme certains d'entre vous le savent, lorsque l'OIM a
commencé à lutter contre la traite des êtres
humains dans l'Europe du Sud-Est, au milieu des années 90,
la communauté internationale ignorait presque tout de cette
forme d'esclavage moderne : peu d'acteurs se préoccupaient
du problème et peu de mesures étaient prises.
C'était un environnement qui appelait souvent une
intervention cohérente et globale. Enquêtes,
protection des victimes, renforcement des capacités
institutionnelles et sensibilisation du public : l'OIM visait
à instaurer le juste équilibre entre ces diverses
interventions afin que chacune complète et rende possible
les autres. Nos enquêtes sur le terrain nous ont permis de
définir notre approche de l'identification et de la
protection des victimes, notre mode d'identification et de
protection des victimes nous a permis d'améliorer notre
capacité à former les prestataires de services et les
forces de l'ordre, et la formation des prestataires de services et
des forces de l'ordre nous a fourni de nombreuses occasions
d'enrichir notre connaissance de la traite humaine et a bien
entendu structuré notre approche des enquêtes sur le
terrain. Ces trois domaines d'intervention nous ont à leur
tour aidés à définir l'optique à
adopter en matière de sensibilisation du public, notamment
la teneur des messages véhiculés.

Ainsi, nous avons tenté de trouver le juste
équilibre pour chaque situation et chaque
théâtre d'opérations. Nous avons parfois
réussi et nous avons parfois échoué mais quel
que soit le résultat, nous en avons retiré des
enseignements et nous nous sommes améliorés, et
à partir d'activités pilotes modestes menées
en Europe du Sud-Est jusqu'aux grands projets nationaux et
programmes régionaux couvrant une centaine de pays, l'OIM et
ses nombreux partenaires, dont certains se trouvent dans cette
salle, ont exécuté des centaines d'activités,
formé des dizaines de milliers d'intervenants et
protégé plus de 20 000 victimes de la traite. 
Nous sommes particulièrement fiers de ces succès et
au nom de mon Organisation, je voudrais remercier du fond du
cœur tous ceux d'entre vous qui ont travaillé sans
relâche avec nous pour parvenir à ces résultats
importants.

Importants, mais pas déterminants.
Nécessaires mais pas suffisants, parce que le test ultime de
notre réussite collective dans la lutte contre la traite des
êtres humains se mesure par la réponse à une
question simple : Depuis l'adoption du Protocole contre la
traite des personnes, avons-nous fait diminuer de manière
importante l'ampleur du problème ?
A l'heure
actuelle, il est presque impossible de répondre à
cette question pour une raison très simple : bien que nous
disposions de quelques très vagues estimations empiriques,
nous ne savons pas combien de personnes sont victimes de la traite
chaque année mais rien vraiment ne nous autorise à
penser que cette pratique est moins répandue qu'elle ne
l'était lorsque nous avons commencé notre travail il
y a plus de dix ans.

Ainsi, aujourd'hui, sur les trois domaines d'action majeurs qui
selon nous sont essentiels pour reprendre la main sur les
trafiquants – a) Prévenir la traite en se
concentrant sur ses causes profondes ;
b)
Renforcer la protection pour tous les migrants ;
et c) Renforcer la recherche et l'évaluation –
je voudrais parler des deux premiers, dans lesquels des
progrès ont été accomplis mais où il
reste encore beaucoup à faire.

Le premier domaine que je souhaite aborder est celui qui
consiste à prévenir la traite en se
concentrant sur ses causes profondes.
Je pense
qu'après plus de dix ans de travail de prévention et
l'investissement de millions de dollars et d'un nombre incalculable
d'heures, le moment est venu de faire le bilan et d'analyser d'un
œil critique les progrès que nous avons accomplis en
répondant à une question toute simple : est-ce que
nous réussissons à prévenir la traite humaine
?

J'ai le regret de dire qu'il n'existe pas de signe manifeste de
réussite générale. Les estimations mondiales
de la traite des personnes ces dix dernières années
sont restées largement identiques, allant de 600 000
à 4 millions de victimes chaque année.  Les
estimations des profits engrangés par les auteurs de ce
commerce de vies humaines ont quant à elles augmenté,
passant de 12 milliards de dollars E. U. il y a quelques
années seulement à 36 milliards aujourd'hui. Le fait
de savoir si la traite des êtres humains est la
deuxième ou la troisième plus grande source de profit
pour les organisations criminelles importe peu face à une
telle tragédie.

Hormis le problème de l'obtention d'estimations fiables
du nombre des victimes de la traite, je pense que l'une des
principales raisons notre absence de réussite dans la
prévention de la traite tient au fait que nous n'avons pas
compris quelles en étaient réellement les causes
profondes. Pendant trop longtemps, nous nous sommes
concentrés sur des aspects tels que la pauvreté ou
l'absence de perspectives dans le pays d'origine alors qu'en fait
ce ne sont là que des éléments d'incitation
qui poussent à la migration. Si la pauvreté
était une cause profonde de la traite, alors les efforts et
les ressources consacrés à la prévention
devraient être axés sur les personnes dans leur pays
d'origine, avant qu'elles ne deviennent victimes de la traite, ce
qui ferait surtout de la prévention un aspect connexe de la
stratégie plus large de développement à long
terme et rendrait peut-être plus difficiles les interventions
spécifiques visant à la prévenir.

Bien entendu, on ne saurait négliger le rôle que
joue la pauvreté dans l'apparition des conditions que vont
exploiter les trafiquants. Mais la pauvreté devrait
peut-être plutôt être considérée
comme un état qui creuse encore les écarts de
richesse, phénomène qui à son tour intensifie
le désir de migrer, aidant ainsi le trafiquant à
choisir sa victime et accroissant l'efficacité de la
tactique de recrutement employée.

A mon sens, deux caractéristiques au moins de la traite
des personnes peuvent être plus justement
considérées comme des causes profondes de cette
pratique et peuvent faire espérer des progrès. La
première est énoncée à l'article 9(5)
du Protocole : il s'agit de « la demande qui favorise toutes
les formes d'exploitation ». Que l'utilisateur final demande
par exemple des tomates peu chères, des chaussures de sport
à prix réduit ou du sexe bon marché, exotique
ou inhabituel, un réseau criminel fournira la
main-d'œuvre ou les services requis. La seconde figure
à l'article 3 du Protocole : « L'expression
‹traite des personnes› désigne le recrutement
… par la menace de recours ou le recours à la force
… aux fins d'exploitation. » Avec cet objectif
d'exploitation, qui le plus souvent est perpétrée en
vue d'un gain financier ou autre avantage matériel, il est
logique de considérer l'élément moteur qui
anime le trafiquant, c'est-à-dire le profit, comme une cause
profonde.

Pris ensemble, la demande de produits, de main-d'œuvre ou
de services anormalement bon marché et la motivation du
profit qui anime les réseaux de la criminalité
organisée apparaissent comme des causes profondes plus
probables de la traite des personnes et suggèrent une
conclusion plus logique et plus utile : à savoir que les
véritables responsables de la traite des êtres humains
sont ceux qui en tirent profit, c'est-à-dire les trafiquants
et les consommateurs de main-d'œuvre et de services
ayant fait l'objet d'une traite, ainsi que des produits issus de
cette main-d'œuvre et de ces services.

La prévention de la traite des personnes nécessite
de toute évidence un investissement soutenu en temps et en
ressources et est peut-être le plus difficile des «
trois P » à atteindre. Mais nous sommes convaincus que
l'investissement mérite d'être fait. Nous sommes
convaincus qu'il vaut mieux prévenir que guérir.
Personnellement, je suis convaincue que nous ne pourrons
réussir à prévenir la traite des êtres
humains que si nous nous attaquons directement à ses causes
profondes. Nous devons pour cela travailler à réduire
la demande de main-d'œuvre et de services fournis par des
victimes de la traite, ainsi que de produits issus de leur travail,
et à réduire les profits que font les auteurs de ces
pratiques.

Le second domaine de travail que je vais à présent
exposer consiste à renforcer la protection pour tous
les migrants
. Comme nous le savons tous, la traite des
êtres humains fait partie d'un phénomène
beaucoup plus vaste, dont la presse se fait presque quotidiennement
l'écho avec l'arrivée de migrants à Lampedusa,
dans les îles Canaries, par-delà le Rio Grande ou sur
la côte yéménite, qui tous espèrent
pouvoir trouver ne serait-ce qu'un maigre moyen de subsistance,
loin de chez eux. Par voie terrestre, maritime ou aérienne,
les migrants continuent d'arriver, malgré les risques
d'accident bien connus et les morts, estimés à
plusieurs milliers.

Parvenir à faire la distinction entre les victimes de la
traite et les migrants clandestins ou ceux qui ont
été maltraités ou exploités est un
problème que rencontrent quotidiennement ceux d'entre nous
qui sont directement chargés de protéger et
d'assister les victimes de la traite. Nous nous posons les
mêmes questions d'ordre général :

  • Le déplacement est-il une composante essentielle de la
    traite ? Si oui, quelle distance doit avoir été
    parcourue ? Sinon, toute personne ayant été
    exploitée doit-elle être considérée
    comme une victime de la traite ? 
  • La preuve de la participation d'un groupe criminel
    organisé est-elle nécessaire pour qu'une victime soit
    reconnue comme telle ? 
  • Le test de l'exploitation est-il un test objectif ou subjectif
    ? Une personne doit-elle reconnaître elle-même qu'elle
    a été exploitée pour qu'il en soit ainsi ou
    existe-t-il des normes d'exploitation objectives ? Par exemple,
    faut-il tenir compte du fait qu'un migrant a accepté de
    travailler pour cinq dollars par jour à ramasser des
    tomates, si c'est uniquement parce qu'il est ainsi payé
    quatre dollars de plus qu'il n'aurait été chez lui
    pour le même travail ? Est-ce de l'exploitation de travailler
    pour cinq dollars par jour dans un pays et pas dans un autre ?

Sur le terrain, la ligne de démarcation que nous tirons
entre les victimes de la traite, les personnes exploitées et
les migrants clandestins, qui peuvent être ou ne pas
être destinés à l'exploitation, peut être
extrêmement ténue. Actuellement, le fait de
reconnaître une personne comme une victime de la traite
signifie que celle-ci peut avoir droit à un permis de
résidence temporaire ou permanent, à un logement
sûr, à des soins médicaux et à un
soutien psychosocial, à une formation professionnelle et
à de nombreuses autres formes d'assistance à
présent disponibles dans de nombreux pays de destination. En
comparaison, un migrant maltraité ou exploité qui a
les mêmes besoins ne reçoit souvent aucune de ces
formes d'aide s'il ne peut être rangé dans la
catégorie des « victimes de la traite ».
Où est la logique d'un tel système ? Fonder une
réponse aussi disproportionnée sur les lignes de
démarcation aussi ténues qu'imparfaites qui
séparent un migrant clandestin, une personne
exploitée et une victime de la traite ! Non seulement cette
approche laisse trop de migrants vulnérables sans aucune
protection mais elle a aussi une incidence sur notre
capacité à identifier, et donc à
protéger les victimes de la traite. Un rapport récent
fait observer que même en Italie, pays souvent
considéré comme ayant le meilleur système de
protection des victimes en Europe, voire au monde «
beaucoup de femmes restaient encore en dehors de ce système
de protection en raison d'une part d'une identification des
victimes défaillantes et d'autre part d'un climat
généralement hostile à l'immigration qui fait
que ces femmes se voient fréquemment refuser un permis de
séjour . » 1 

 

Après s'être battue avec de tels problèmes
pendant des années, l'OIM fonde de plus en plus ses
interventions sur les besoins particuliers des migrants
individuels, qu'ils aient été victimes de la traite,
maltraités ou exploités, ou encore qu'il s'agisse de
personnes que nous jugeons particulièrement exposées
aux sévices et à l'exploitation comme les enfants
migrants non accompagnés, les personnes âgées
ou les handicapés physiques ou mentaux. Selon moi, c'est
là la meilleure manière de garantir l'application de
cette approche fondée sur les droits que nous
défendons tous dans nos politiques, en nous permettant de
concentrer notre énergie et nos ressources sur l'apport
d'une réponse en fonction de la nature et de la
gravité des sévices ou de l'exploitation subis par
les migrants, quelle que soit la catégorie administrative ou
juridique dans laquelle ils peuvent être rangés. Ce
thème sera d'ailleurs celui du prochain Dialogue
international sur la migration organisé par l'OIM à
Genève, en juillet.

Pour résumer cet « état des lieux »,
je voudrais dire que le travail ne fait que commencer et que quels
que soient nos succès, ils restent modestes et sont presque
négligeables face à l'ampleur des défis que
nous devons relever.  Je vous ai fait part de certaines
expériences de l'OIM et j'ai tenté de mettre en
évidence quelles devraient être, au vu de ces
expériences, les priorités majeures que nous devrions
désormais nous fixer pour l'avenir.  

Je voudrais à présent conclure en
réitérant à l'appel auquel, je n'en doute pas,
se joindront toutes celles et tous ceux qui sont concernés :
la nécessité de continuer à renforcer la
coopération dans cette lutte contre la traite des
êtres humains. Nous tous qui sommes ici - organisations
internationales comme l'OIM, pays développés ou en
développement, petites et grandes entreprises
privées, société civile dans toute la richesse
de sa diversité et simples citoyens - nous avons un
rôle à jouer et nous devons être prêts
à fournir un investissement durable en temps, en efforts et
en ressources si nous voulons l'emporter. Une manière
d'aller de l'avant serait peut-être d'adopter un plan
d'action mondial fondé sur les droits de l'homme, pratique
dans son approche, qui appuie et renforce les plans d'action
régionaux et qui tienne compte de l'expertise des
institutions des Nations Unies et des organisations internationales
qui ont agi dans ce domaine dans le monde entier ces
dernières années. Ce n'est que main dans la main que
nous pouvons avancer vers notre objectif ultime, qui est non
seulement de réduire la traite des êtres humains mais
de l'éradiquer complètement.

Je vous remercie de votre attention.


1Freedman, J. et B. Jamal,
(2008). "http://www.euromedrights.net" target="_blank" title="">«
Violence à l'égard des femmes migrantes et
réfugiées dans la région
euro-méditerranéenne ». Copenhague :
Réseau euro-méditerranéen des droits de
l'homme : p. 51.

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